Banshee – L’art du grotesque sublimé

(Cet article contient d’éventuels spoilers pour tous ceux qui n’auraient pas vu les trois saisons de la série.)

Vous savez ce que je préfère avec mes guilty pleasures – ces séries que l’on n’ose pas avouer regarder, voire apprécier ? C’est le moment soudain où, sans que l’on sache vraiment si c’est dû à la qualité intrinsèque et objective de la série ou à un changement de grille d’appréciation de notre part, ledit guilty pleasure passe de vilain petit canard à cygne majestueux, de chenille velue à splendide papillon. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé avec la saison 3 de Banshee.

Banshee est diffusée sur la chaîne Cinemax depuis janvier 2013. Je la suis depuis ses débuts, car elle est produite par Alan Ball, papa de Six Feet Under et True Blood, et c’est bien ce seul aspect qui a su titiller ma curiosité car sur le papier, je n’étais pas spécialement emballé par le pitch initial (et Cinemax n’avait, à l’époque, que Strike Back à son palmarès et cela sentait déjà bon la testostérone). Banshee raconte l’histoire d’un ex-para-militaire spécialisé dans le cambriolage de haute volée, qui, après avoir purgé 15 années en prison à la suite d’une trahison, part à la recherche de son ex-partenaire. Celle-ci a refait sa vie dans une petite ville de Pennsylvanie nommée Banshee à la communauté Amish très importante. Pour ce faire, et plus ou moins accidentellement, il prend la place du nouveau sheriff, Lucas Hood, censé prendre ses fonctions peu de temps après l’arrivée de notre héros. Rajoutez à cela Rabbit, l’ancien commanditaire du héros et père de sa partenaire Carrie/Ana, qui cherche à éliminer ses anciens employés ; Sugar, le boxeur retraité, aux manettes du bar miteux de la ville et au courant du secret du héros ; Job, le sidekick hacker androgyne qui n’est là que pour les éventuels nouveaux casses à opérer dans le coin ; la mafia locale dirigée par Kai Proctor, un psychorigide chassé de la communauté Amish où il a grandi, entouré de son sbire psychopathe et de sa nièce quasi-nymphomane ; le bureau du sheriff qui essaie de suivre comme il peut les nouvelles manières de faire de Hood ; des Indiens ; des ados en perdition ; des néo-nazis etc. Bref, résumé ainsi, Banshee ressemble à un joyeux bordel, qui frôle le grand guignolesque et le n’importe quoi, une série B en bonne et due forme.

Et c’est le cas. Pendant deux saisons, Banshee a fait de la série B voire Z, du over-the-top en masse, à coups de scènes désormais mémorables (demandez aux téléspectateurs s’ils se souviennent du bazooka de la saison 1 ou de la décapitation assistée d’un camion de la saison 2), bagarres incessantes, artilleries lourdes etc. Et ceci ne s’applique pas uniquement sur le seul fond de la série. Banshee bénéficie d’une réalisation et d’un montage que l’on pourrait qualifier tour à tour de modernes, kitchs, ridicules, léchés et finalement, assez uniques. Quand on voit le nom des réalisateurs, rappelant plus des metteurs en scènes de boulards, de clips de Pitbull ou d’énièmes suites des Chroniques de Riddick et autres Fast and Furious, on craint le pire, mais l’esthétisme de Banshee et une espèce de raffinement tape-à-l’œil sont une des forces de la série.

By Bobtista

By Bobtista

Alors que s’est-il passé avec la saison 3 de Banshee, pour que, de manière spectaculaire, la série monte d’un cran au point d’être encensée par tout ce que l’on compte de presse spécialisée et amateurs avertis ? Au terme de la saison 2, Lucas Hood et sa partenaire, Carrie, avaient réussi à se débarrasser du grand méchant papa qui leur voulait du mal ; tout le monde retournait à Banshee mener sa vie de mensonge, de frustration, de rencontres sexuelles improbables et de gros bourre-pifs. MAIS (il y a toujours un « mais » à Banshee), Chayton l’indien en avait gros sur la patate, et pour des raisons personnelles allant de la colère face à l’homme blanc à la probable envie de s’oindre le corps de peintures de guerre, il allait devenir le nemesis principal de Hood. On y trouve aussi la préparation du casse d’une base militaire dirigée par le nouveau sex-buddy de Carrie, les mésaventures de Kai, sa nièce et leurs partenaires criminels et l’arrivée de Bunker, un ancien néo-nazi qui veut se ranger des voitures et faire le bien au sein du BPD. Ah, et au milieu de tout cela, il y a Deva, la fille de Hood et Carrie, mais elle n’est pas très intéressante donc on la passera sous silence (sauf pour se remémorer avec émotion l’alliance improbable Gordon/Carrie pour aller sauver Deva des mains d’un jeune con dans une piscine vide).

C’est principalement ce resserrement des intrigues qui, j’estime, a été bénéfique pour la série. Banshee n’a jamais été une série qui perd son spectateur. C’est une série qui ne se prend pas au sérieux, mais qui le fait avec sérieux, si l’on peut dire. Moins d’intrigues secondaires donc, des histoires qui se recoupent avec intelligence et logique, des storylines qui se concluent de manière satisfaisante, et des pistes intéressantes pour la prochaine saison : Banshee sait d’où elle vient, Banshee sait où elle va, et en saison 3, nous n’avons jamais eu l’impression qu’elle s’égare en chemin ou essaie de gagner du temps. À défaut d’avoir les personnages les plus intéressants du monde psychologiquement parlant, Banshee sait raconter une histoire et nous savons hélas que ce n’est pas un exercice évident pour n’importe quel scénariste.

Encore que, par exemple, Kai est peut-être le personnage qui s’est le plus enrichi depuis trois saisons. S’il n’est pas non plus aussi complexe que, dirons-nous, un Hannibal ou un Moriarty dans des rôles comparables, il est loin d’être unidimensionnel (à l’inverse de Hood, qui n’a pour lui que son côté bougon et le secret de son passé) et tout le mérite revient à son interprète, Ulrich Thomsen. Que ce soit dans les relations plus que tendancieuses avec sa nièce, ses origines familiales et sociales (qui dans cette troisième saison, reviennent le hanter de manière très intense), son rapport à la religion, ou même sa collaboration parfois nécessaire avec Hood empreinte d’une haine/admiration palpable, Kai est le personnage le plus intéressant et devrait être considéré comme le vrai anti-héros du show, si tant est que la notion d’anti-héros peut être encore valable tant elle paraît galvaudée de nos jours.

By Bobtista

By Bobtista

En plus d’un scénario moins éparpillé, la réalisation a, elle aussi, fait un bond en avant. On retrouve toujours un amour pour le montage chaotique, du sexe à foison (quoique, la fesse fut plus légère comparé aux précédentes saisons) et de la violence assumée, mais il y a eu aussi ponctuellement des paris artistiques audacieux et pour la plupart d’entre eux, réussis. Que ce soit le combat Nola/Burton dans l’épisode « A fixer of sorts », le bottle episode « Tribal » durant l’assaut du commissariat, le choix de la vue à la première personne et des caméras de surveillance pour l’INTÉGRALITÉ du casse de la base militaire dans « You can’t hide from the dead », le voyage à La Nouvelle Orléans dans « All the wisdom I got left » ou l’expédition punitive Hood/Gordon dans le season finale « We all pay eventually », toutes ces séquences ont fait de Banshee une série belle à regarder, en plus d’être une série intéressante et au final, marrante à découvrir. Et bien entendu, ces choix esthétiques ont servi le propos de la série et jamais l’impression de faire dans le gratuit pour le gratuit n’a été ressentie.

Une saison 3 de haute volée donc pour Banshee. Nous n’avons pas là un chef-d’œuvre ni un exemple contemporaine de poésie télévisuelle, mais nous sommes en présence d’un divertissement solide, sûr de lui, moderne et audacieux. À l’inverse de Pawnee dans Parks and Recreation, l’envie de rester à Banshee ne nous viendrait pas à l’esprit, mais le plaisir d’y retourner chaque semaine et d’en sortir estomaqué y est le même. Reste à savoir désormais comment tout cela se terminera. Une saison 4 de huit épisodes a été commandée, ce qui ressemble à la préparation d’une saison finale qui, si elle reste sur les mêmes bases que la saison 3, devrait s’avérer passionnante. Avec Banshee et The Knick (autre série phare de 2014 dont nous vous parlerons bientôt), Cinemax s’affirme de plus en plus comme un acteur sérieux et prometteur sur le câble payant américain, ce qui fait plaisir à voir à l’heure où l’offre sérielle est de plus en plus écrasante.

Bienvenue à Banshee ! Population : fortement variable.

By Bobtista

Publicités

2 réflexions au sujet de « Banshee – L’art du grotesque sublimé »

    • J’ai volontairement passé sous silence les Banshee Origins dans l’article, car je ne m’y suis pas attardé, tout bonnement. Même s’ils ne sont pas vitaux à la compréhension, je pense que ça pourrait nous aider à tenir un an 🙂
      Et oui, l’évolution de la série est tout à fait remarquable.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s