Le nouveau triptyque d’HBO : it’s not TV, it’s life

(Cet article contient d’éventuels spoilers sur l’ensemble des saisons des séries mentionnées.)

Lorsqu’on pense « HBO » aujourd’hui, on pense Game of Thrones, Boardwalk Empire et True Blood. Lorsqu’on pense un peu plus « HBO », on pense également The Sopranos, The Wire et Deadwood. Ces trois séries forment ce que certains appellent la Sainte Trinité télévisuelle, le triptyque magique, le triple combo qui raconte l’histoire de l’empire américain : sa naissance avec Deadwood, son déclin avec The Sopranos et son chant du cygne avec The Wire (bien entendu, on n’oubliera pas Oz qui, si elle n’avait pas existé, n’aurait jamais permis la création de ces trois séries ni même fait de HBO ce que la chaîne est devenue aujourd’hui). En 2015, il faut aller plus loin et mon impression est que j’ai pu observer pendant une dizaine de semaines un nouveau triptyque, unique en son genre : trois dramédies (terme bancal désignant « un format sitcom qui tend vers le drama » mais que je m’autoriserai à utiliser pour décrire notre pensée), avec leur personnalité propre mais qui peuvent être vues comme complémentaires.

Girls just want to have fun!

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Girls est une série créée en 2012 par Lena Dunham (avec le soutien de Judd Apatow) et raconte les aventures quasi-autobiographiques d’Hannah et ses amis, tous âgés de la vingtaine, et tentant de mener leur vie tant bien que mal dans la grosse pomme. J’ai toujours eu une affection particulière pour cette série, d’une part, à cause de son propos plutôt moderne et provocateur, ses personnages complètement imparfaits mais somme toute attachants et son écriture plus fine qu’il n’y paraît ; et d’autre part, en réaction au bashing dont Hannah – et par là même, Lena Dunham – a pu faire l’objet (ce qui me donne, grosso modo, l’envie de l’aimer et de la défendre encore plus). J’ai l’impression qu’après quatre saisons, le message de la série est encore assez mal interprété : ces personnages ne sont pas pour être appréciés. Ils sont pour la plupart, franchement narcissiques, sincèrement égocentriques, ils aiment beaucoup s’écouter parler et ont à peu près autant de savoir-faire dans l’entretien de leurs relations sociales que moi devant un meuble Ikea. Mais je pense que c’est une volonté de Dunham de les écrire comme ça. Dans quel but, je ne sais pas vraiment encore. Soit elle a beaucoup de recul sur sa génération (et donc elle-même), ce qui serait une bonne chose ; soit elle est profondément misanthrope et/ou antipathique (là aussi, par rapport à elle-même) et c’est assez culotté comme démarche.

Quoi qu’il en soit, cela ne fait que renforcer les moments où la carapace se brise, où des sentiments tels que la contemplation, le travail sur soi ou la solitude s’expriment et en ressortent ainsi décuplés. Et ces moments ont été nombreux dans cette saison qui vient de s’achever. Que ce soit la solitude et l’adaptation d’Hannah lorsqu’elle reprend ses études dans l’Iowa ou sa réaction face aux critiques de ses camarades de cours sur ses propres textes (une situation très meta quand on connaît les reproches qu’a dû affronter Lena Dunham, sur Twitter ou au cours de son propre processus d’écriture) ; son incompréhension lorsqu’elle rentre retrouver son cher et tendre Adam pour seulement découvrir qu’il fréquente et vit avec Mimi Rose (brillamment interprétée par Gillian Jacobs) ; sa tombée des nues à la suite du coming-out de son père (il en va de même pour sa mère, dont le couple prend là une tournure dramatique inattendue) ; le désarroi de Ray face à ses soucis de voisinage ou pire, face à l’annonce du mariage entre Marnie et Desi ; les hésitations sentimentalo-professionnelles de Shosh ; ou encore les retrouvailles entre Adam et Hannah autour d’un nouveau-né.

By Bobtista

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Tous ces petits moments, qui pourraient paraître futiles, prennent une toute autre dimension lorsqu’ils sont mis en présence d’une telle non-amicalité permanente. Ils étaient déjà nombreux dans les saisons précédentes, mais je pense qu’ils ont été encore plus exacerbés dans cette quatrième qui restera comme celle de la transition et du changement. Hannah se met à enseigner, se sépare d’Adam et semble (enfin ?!) prendre les bonnes décisions pour sa vie, ou du moins des décisions qui tentent de se détacher de son passé ; Shosh cherche un travail et part au Japon ; Marnie devient chanteuse, décide de se marier et finit abandonnée ; Ray s’engage politiquement ; Jessa qui penche de plus en plus vers l’antipathie chronique (pour l’instant, je n’y vois aucune explication et espère que cela sera vite corrigé, le personnage méritant mieux). Mention spéciale aux garçons de la série, car dans cet univers de Girls, il me semble que les garçons de la série ont souvent été la voix de la raison et n’éprouvaient pas de grandes difficultés à mettre le visage des filles dans leur propre caca. Ray, Elijah (mon héros des temps modernes) et Adam, je vous salue bien bas (non, Desi, tu retournes t’asseoir toi !).

Girls a toujours été une série aimant se reposer sur un certain statu quo, opérant des changements à la marge. Le flash-forward de six mois intervenant brièvement en fin de saison (une première) pose les bases d’un second souffle de la série et reflète, selon moi, à la fois la maturité des personnages et de la série elle-même. Un pas de plus vers l’âge adulte pour ces personnages. Âge adulte que Togetherness a décidé d’empoigner à bras-le-corps.

Togetherness… happiness… loneliness?

Des trois séries évoquées dans cet article, Togetherness est la plus jeune mais elle arriverait en dernière place de notre volonté de tout catégoriser puisqu’elle s’attarde sur, qui sait, les futurs Hannah, Adam et Marnie une fois leur famille fondée. Créée par les frères Jay et Mark Duplass (un peu les chantres du cinéma américain tendance indie Sundance) et Steve Zissis, elle narre la vie, les interrogations et le malaise au sein d’un couple (Brett et Michelle), parents de deux enfants, appartenant à la classe moyenne de la banlieue de Los Angeles, accompagnés de leur ami Alex, acteur raté et Tina, sœur de Michelle, qui à 40 ans, et comme le reste du casting, ne sait pas trop où en est sa vie. Les contrariétés du « straight, white, middle-class default man » (homme blanc dans sa quarantaine, hétéro et faisant partie de la classe moyenne) n’est pas un thème nouveau et fait historiquement partie des grands questionnements contemporains que la plupart d’entre nous traverse une fois dans sa vie. Mais Togetherness le fait avec suffisamment de retenue, de sensibilité et de recul pour que, même moi, le jeune homme de 27 ans loin encore de ces problématiques d’adulte avancé, parvienne à y trouver son compte et à voir sa corde sensible touchée sans vergogne.

By Bobtista

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Sur un plan plus comique, les soucis sexuels entre Brett et Michelle étaient particulièrement savoureux. Néanmoins, cela a fini par refléter des failles plus profondes au sein de leur relation et les conséquences plus ou moins désastreuses seront cruciales pour la suite de leur histoire : Brett, psychorigide maladroit et malheureux au travail sortira de sa zone de confort en expérimentant des substances illicites ou en partageant de manière inattendue avec ses enfants une journée à la plage. Quant à Michelle, elle tentera de s’épanouir dans une nouvelle aventure humaine (ouvrir une école) aux côtés d’un homme dont elle finira dans les bras. Alex, au fond du gouffre et quasiment à la rue en début de saison, se reprendra en main tout au long de la saison, avec l’aide inestimable de Tina. On le retrouvera dans le dernier épisode, complètement métamorphosé, avec un contrat d’acteur à la clé à la Nouvelle-Orléans et traversant Los Angeles pour annoncer à Tina les sentiments naissants qu’il a pour elle. De son côté, de par le soutien qu’elle aura apporté à Alex, Tina fera la choix du producteur de celui-ci, peut-être plus par défaut que par passion

Les huit épisodes de Togetherness sont difficiles à analyser car à la fois très riches mais très pauvres en informations ou backgrounds pour chacun des personnages. Néanmoins, pour une série qui prône le vivre-ensemble (d’où son titre), on serait amené à conclure que pour être heureux, vivons séparés, vivons seul et dans notre coin, soyons égoïstes et pensons d’abord à nous-mêmes. C’est assez étrange comme message mais c’est vraiment ce qu’il transparaît dans l’éclatement des relations des personnages en fin de saison.

Looking for perfection

Ce que j’ai énormément apprécié dans les deux saisons de Looking, et notamment sa seconde (et dernière donc) qui s’est achevée il y a 10 jours, c’est que Looking n’est pas une remarquable série gay, mais une série remarquable avec des gays remarquables. Prenant place à San Francisco, et narrant les frasques et déboires amoureux et professionnels de trois amis homosexuels, Looking parle finalement de beaucoup de problématiques qui touchent ma génération : l’entrée dans l’âge adulte, l’acceptation de soi, l’acceptation de ses différences et des différences des autres, la peur de la solitude, de la maladie ou de la mort, le goût du risque, de l’interdit mais aussi l’envie d’engagement, de vie sentimentale etc. mais dans la communauté gay de San Francisco. Du coup, d’aucun pourrait se demander si la sexualité de Patrick, Agustin et Dom ne serait pas qu’un prétexte, peut-être vendeur, peut-être accrocheur, peut-être racoleur.

La réponse est non. D’une part, l’écriture de Looking est merveilleuse. Portée par un casting haut de gamme, elle fait place à un naturel déconcertant. On n’a plus l’impression de voir des personnes jouer, on a l’impression d’évoluer à part entière dans ce groupe d’amis. Tout, que ce soit dans la répartie des personnages et dans leurs moments les plus graves, sonne naturel, vrai, sincère. Je ne sais pas quel est l’ingrédient principal de cette alchimie scénario/réalisation qui permet un tel degré d’immersion au sein de la bande, mais Michael Lannan et ses équipes ont fait un travail prodigieux. D’autre part, il y a sans doute un côté « découverte » pour le public hétéro de base, qui voit pour la première fois sans doute, autant une certaine sensibilité qu’une grande émotivité chez ces héros somme toute assez banals mais qui n’hésitent pas à parfois « en faire trop », quitte à être totalement hors du commun, pour montrer leur fière appartenance à une communauté, que des scènes de sexe entre hommes assez explicites et assez graphiques (une première sans doute, même sur HBO – qui pourtant continue à ne montrer peu ou aucun pénis). Looking ne juge que très rarement ses personnages : elle met en exergue leurs contradictions, leurs faiblesses (la peur d’Agustin face à la séropositivité de son nouveau copain ; l’effondrement physique et psychologique de Patrick lorsqu’il revoit Richie, son amour de première saison), leurs angoisses, leurs coups de folie mais elle tente aussi de les comprendre, de les expliquer, de les circonstancier et parfois de les pardonner ou de les encourager.

By Bobtista

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La saison 2 de Looking aura vu Patrick remuer ciel et terre et passer par tout le spectre sentimental afin de conquérir son patron de Kevin, déjà en situation de couple. Patrick est le point d’ancrage d’un public très divers dans cette sphère tout à fait extraordinaire (au sens premier du terme). Alors il se pose des questions, beaucoup de questions. Il demande de l’aide à droite, à gauche, remet toujours en perspective ses actions, ses décisions. Il fait des erreurs, panique, angoisse, comme nous le ferions tous. Si la saison 1 était globalement très axée problèmes de couples, la saison 2 se sera vue enrichie de plusieurs développements très intéressants, comme les difficultés rencontrées par Dom pour installer et lancer son restaurant ou son histoire avec Doris sa meilleure amie, atout féminin et grande gueule du show (pour laquelle la série nous offre un peu plus de matière dans un épisode « enterrement dans un lieu improbable et retour aux sources » absolument magique) ou encore un Agustin beaucoup plus aimable, bien moins chaotique et bien plus attendrissant dans les bras de son bear au grand cœur. Le triangle amoureux Richie/Kevin/Patrick aura été bien mené également, et Dieu sait que cela est un exercice difficle. Le choix de Patrick sera vite fait et on saura se contenter de cette amitié, certes ambiguë et remplie de non-dits, qu’il décide de préserver avec Richie.

Et puis il y a cette ville. San Francisco. Refuge historique des persécutés en raison de leur sexualité il y a quelques décennies. Elle a rarement été aussi bien filmée (l’épisode « Looking for the Future » ferait presque office de mini-film indépendant de 30 minutes à la Linklater), aussi magnifiée, aussi mise en valeur, aussi mise en opposition dans ses folies que ses aspects les plus pesants. Nul besoin de vous dire qu’elle fait partie de mes prochaines destinations. Mode Looking pèlerinage : ON.

Conclusion

C’est peut-être prétentieux de crier haut et fort, comme je l’ai fait, « It’s not TV, it’s life » et je vous répondrais tant pis. Que cela soit avec les gamines et gamins de Girls, les jeunes adultes de Looking ou les parents de Togetherness, il y aura toujours avec ces trois séries un petit quelque chose pour me rappeler que j’ai été un petit con de 20 ans, que je suis un jeune adulte qui se pose mille questions à la minute et que je serai sans doute un père désorienté, angoissé mais aimant et désirant le meilleur pour sa famille. Quand, comme moi, vous avez tendance à plus privilégier les personnages que les histoires, il vous faut un rien pour vous ramener à votre propre condition d’être humain et il vous faut un rien pour que telle ou telle scène vous parle plus qu’à un(e) autre. Avec Girls, Looking, Togetherness, cela en fût le paroxysme.

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2 réflexions au sujet de « Le nouveau triptyque d’HBO : it’s not TV, it’s life »

  1. Est ce réellement le triptyque actuel…? J’ai regardé Girls et je n’ai pas tenu jusqu’au bout de la première saison tellement tous les personnages m’horripilent. Togetherness j’ai bien aimé, même si la deuxième partie m’a un peu déçu. Quant à Looking je nai toujours pas pris le temps de commencer.

    En tout cas, j’attends avec impatience Ballers, The Brink, True Detective Saison 2 sur Home Box Office moi.

    Article fourni, documenté, et argumenté c’est appréciable. Joli coup de crayon Bobtista !

    • Serait-ce un à proposer alors ?

      Perso je n’ai maté que Girls en entier (Looking en partie et pas du tout Togetherness), les personnages peuvent être agaçants certes, mais pas tout le temps et pas pour toujours, ils évoluent et ça c’est appréciable parce que c’est pas dans toutes les séries (coucou Daenerys Targaryen). Comment un Ray peut-il t’énerver ?! Tu dois l’avoir oublié :p et franchement j’ai bien aimé la fin de cette saison 4.

      J’attends aussi Ballers en espérant y voir le foot avoir la part belle mais j’ai plutôt l’impression que ce sera vie perso, problèmes persos, dépendances en tous genres, bombasses & cie. Plus The Rock c’est vraiment pas ma came…
      The Brink peut être sympa si Jack Black en fait pas des caisses.
      Quant à TD02, franchement je suis dégoûté du cast principal, surtout si je repense à celui de la saison 1, Colin Farrell est un mauvais et Vaughn… bon voilà… Reste Pizzolatto et une spéculative orgie en présence de pornstars (pour rattraper le jeu de Farrell?) 😉

      Wait & see.

      Merci pour ton compliment et content de te voir ici 🙂

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